« L’étrange alchimie de la vie et de la loi » du Juge Albie Sachs : Commentaire

Hajer-GueldichAuteure: Hajer Gueldich
Professeure agrégée à la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis- Université de Carthage

Honorables juges, Chers participants, Mesdames et Messieurs,

Merci infirment de m’avoir invitée pour dire un mot à l’occasion de la parution de la version en langue française de l’ouvrage « L’étrange alchimie de la vie et de la loi » du Juge Albie Sachs. Il est très difficile de prendre la parole après cinq éminentes personnalités à qui je dois le plus grand respect et la plus grande admiration.

Monsieur le juge,

Félicitations pour votre médaille que vous avez reçue hier. Mais je crois aussi que vous rendre hommage aujourd’hui, à travers ce vernissage virtuel, est une véritable occasion de faire votre connaissance et de vous présenter à un public très large dans tout le continent africain. Votre combat vous honore et nous continuerons votre chemin. En tout cas, je remercie les organisateurs d’avoir pensé à m’inviter. Merci d’avoir pensé à inviter, pour cet important événement, une femme juriste, une femme qui vient du Nord de l’Afrique, une femme francophone, une femme qui vient d’un pays de tradition de Civil Law (la Tunisie), une femme passionnée par le Droit et par les expériences de vie hors du commun.

A la découverte d’un livre : La raison, la passion, et la magie des mots

Monsieur le Juge,

En lisant votre ouvrage, j’ai eu le grand privilège de découvrir à la fois un livre passionnant, mais aussi, et surtout, un grand homme. Je découvre un témoignage rare et d’une extrême sensualité, comme le laisse présager, d’ailleurs, la photo de couverture du livre, la photo de cette belle robe bleue, transparente, sensuelle, faite de sachets en plastique bleu, symbole du courage d’une femme, PHILA. Cette femme qui a gardé le silence, cette femme qui a été torturée toute nue, cette femme qui a confectionné un sachet en plastique bleu en guise de culotte pour se couvrir devant ses bourreaux. Quel courage ! Quelle bravoure ! Quelle leçon de vie ! Quelle délicatesse ! Quelle histoire bouleversante !

Honorable juge,

Votre histoire, l’histoire de vie de l’auteur est aussi bouleversante et stimulante. Après avoir terminé la lecture, j’ai découvert une expérience de vie pas comme les autres, à la fois personnelle et professionnelle. Elle trace le parcours d’un soldat qui a, toute sa vie, lutté pour la liberté, pour l’humanité, pour la justice, pour la paix, pour les causes justes.

Après avoir terminé la lecture de ce livre, je vacillais entre la raison et la passion. Je découvre, d’une part, le juriste (Commissaire, Professeur de droit, Avocat, Juge, Expert, Constitutionnaliste, Écrivain etc.). Je découvre, d’autre part, l’homme, fin d’esprit, courageux, séduisant, sage, aventurier, rebelle, moderne, artiste dans l’âme, éclairé, avant-gardiste, simple, modeste, heureux, joyeux, enthousiaste … Un philosophe, très bon observateur. Il a beaucoup de sens de l’humour et il est doté du sens de l’écoute et de la sagesse. Bref, il ne laisse pas indifférent. C’est ça l’alchimie dont il essaie de nous parler.

L’homme aux multiples talents. L’homme qui inspire des générations de juristes en Afrique et ailleurs dans le monde. Le juge est, avant tout, un être humain. Il a un cœur et il a des sentiments. Il est vrai que l’expérience de l’Afrique du Sud en matière de justice transitionnelle, de lutte contre l’apartheid, de lutte contre la discrimination raciale, de lutte pour la promotion des droits humains, de l’État de droit, de la bonne gouvernance et des valeurs démocratiques est, non seulement exemplaire, originale et inspirante. Elle devient, en plus, captivante quand on la découvre autrement et sous un autre prisme, à travers cet ouvrage. M. Sachs est un magicien des mots, c’est une âme sensible et un être hors pair. Voilà ce qui se dégage de ma lecture de cet ouvrage.

En lisant cet ouvrage, on apprend ce qu’est « être juge » et ce qu’est « la justice ». Ce joyau que nous offre le Juge Albie Sachs dissèque et aborde le métier de juge sous tous ses contours et tous ses angles. Il bascule les tabous, met l’accent sur le rôle normatif du juge, ose décrire les limites du pouvoir du juge et contre toute attente, il s’attarde sur l’âme et la conscience du juge. Il fait ressortir le courage du juge, mais aussi il décrit les défaites du juge. Il décrit, avec la plus grande délicatesse, des moments glorieux, mais aussi des moments difficiles.

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En lisant ce livre, j’ai ri et j’ai pleuré. « La loi a-t-elle le sens de l’humour ? », se demande l’auteur. J’ai été singulièrement captivée par ces extraits :

Page 179 : « Si la loi est une machine, nous sommes les esprits qui l’habitent et lui donnent vie, animés par des consciences formées par les études mais aussi par les divers rendez-vous avec la vie ».

Page 179 : « Nous travaillons avec les mots et nous sommes parmi les conteurs les plus influents de notre époque ! La manière de raconter une histoire est souvent aussi importante que l’histoire elle-même ».

Page 181 : « Notre tâche est de cerner les questions, peser l’importance       des différentes considérations invoquées d’arriver à une solution           équilibrée qui tienne compte du contexte et des valeurs constitutionnelles en jeu et de partager avec le public toutes les raisons qui fondent la solution. En un mot, il s’agit de juger ».

J’ai aussi été très touchée en lisant des chapitres, d’apparence contradictoires, mais à les lire en profondeur, ils sont très complémentaires, très passionnants et très instructifs.

A titre d’exemple :

  • Chapitre 5 intitulé : « Matière à rire », Chapitre 7 intitulé : « Le juge qui pleurait ». Cela me rappelle le masque du théâtre : le masque où on voit un personnage qui pleure et un personnage qui rit. C’est ça la vie.
  • Chapitre 4 intitulé : « Raison et Passion », Chapitre 6 intitulé : « Raison et jugement ». Entre le cœur et la raison, titre l’alchimie est là. Il faut juste bien doser.
  • Même le dernier chapitre : Chapitre 10 intitulé : « Le début et la fin ». Il renvoie, en soi à une contradiction apparente, un jeu de mot, « le début » et « la fin », tel le mythe de Sisyphe. Le juge Sachs introduit sa philosophie de l’absurde. Il qualifie une tâche interminable et ardue, qu’il faut toujours recommencer pour un résultat incertain : c’est cela le travail du juge.

Comment cet ouvrage peut-il inspirer la justice constitutionnelle et les juges africains particulièrement maghrébins ?

A vrai dire, nul doute que les États africains, en général, et les États arabes, en particulier, restent allergiques aux questions des droits humains. Ici en Tunisie, il y a 10 ans, le peuple s’est soulevé justement pour les valeurs de liberté, de justice et de dignité humaine. Et cette vague révolutionnaire avait contaminé toute la région arabe et au-delà. Le combat pour la liberté continue et la quête pour l’affermissement de l’État de droit dans nos pays est en progression. C’est un chantier énorme qui demande beaucoup de patience.

Dans mon pays, la Tunisie, on n’a pas encore une Cour constitutionnelle, telle que prévue par la Constitution de 2014. On a, à la place, crée une instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des projets de lois. Cette instance a été, par ailleurs, dissoute depuis le 25 juillet 2021 par le Président de la République, en attendant la création de la Cour constitutionnelle, véritable contre-pouvoir et véritable gardien de l’esprit de la Constitution et de toute la philosophie des libertés publiques jusqu’alors acquises.

La démocratie constitutionnelle dans les pays maghrébins est encore balbutiante. Elle a encore beaucoup de chemin à faire. La tradition de la Common Law, et notamment l’expérience de l’Afrique du sud, peuvent être une véritable source d’inspiration pour les juristes maghrébins que nous sommes.

Comment cet ouvrage peut-il inspirer les futures générations de juristes et de juges africains ?

Comme vous le savez si bien, l’architecture de la justice au niveau africain se compose de la Cour africaine de justice, non encore fonctionnelle, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (Cour africaine) (organe juridictionnel qui existe depuis 2006), la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (organe quasi-juridictionnel qui existe depuis 1987). Deux protocoles additionnels au Protocole de Ouagadougou de 1998 portant création de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples visent à créer la future Cour de justice et des droits de l’homme (Protocole de Charm el-Cheikh de 2008, dit Protocole de la fusion) et même créer la section pénale de cette Cour, avec 15 chefs d’inculpation (Protocole de Malabo de 2014). Ces deux protocoles ne sont pas encore entrés en vigueur. Par ailleurs, on peut dire que la jurisprudence de la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples a muri et a beaucoup évolué depuis sa création. Elle s’est beaucoup enrichie. Les juges de la Cour africaine continuent de défendre les droits humains des justiciables africains et continuent de se battre, chaque jour, pour promouvoir et défendre la dignité du citoyen africain.

De plus en plus, il y a plus d’originalité et plus d’audace dans les opinions dissidentes et les opinions individuelles au sein de la jurisprudence de la Cour africaine. Le juge africain des droits de l’homme et des peuples ne fait pas que rendre justice. Il prépare le terrain pour combler les vides juridiques et inspirer le législateur, à l’échelle continentale, pour aller au-delà des sentiers battus, faire hymne à la vie, à la liberté et aux droits humains, les trois générations confondues. Le juge africain des droits de l’homme et des peuples a aussi un rôle crucial pour pacifier les sociétés africaines et être le rempart contre la tyrannie et le despotisme. Cet ouvrage peut inspirer !

Pour conclure

A la fin de l’ouvrage, je suis tombée amoureuse du personnage principal : l’auteur. Un homme intègre qui a une mission et une vision. Voici un ouvrage qui sort de l’ordinaire, un écrit qui marque les esprits ! Un livre que je recommande de lire et de relire. Voilà un récit où se trouve une âme, une musique, un rythme endiablé et beaucoup d’émotion mystique. Je voulais dire aux lecteurs combien j’ai appris en lisant cet ouvrage et leur dire à quel point je suis fière de l’Afrique et des juristes africains que Monsieur Sachs représente. Je rejoins la sage réflexion de la juge Christine Schurmans, la Chef d’orchestre de cette excellente version en langue française, et son vœu de voir que « du Nord, au Sud, de l’Ouest à l’Est, la qualité de juge soit mesurée à la dignité qu’il reconnait au justiciable », et pas au nombre des dossiers tranchés. C’est très beau et cela résume tout.

Cette intervention est également accessible sur YouTube en cliquant sur ce lien.

A propos de l’auteur
Hajer Gueldich est professeur agrégé à la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis-Université de Carthage et commissaire élu de la Commission de l’Union africaine pour le droit international (CUADI)



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